mercredi 18 janvier 2012

le Biscuit bavard


Notre nouvelle adresse était aux portes du quartier chinois, et pour des gens aussi casaniers que nous, c'était une véritable bénédiction.

Nous prîmes l'habitude de souper au Jardin de l'Orignal le samedi soir. Ce restaurant fondamentalement asiatique avait voulu se donner un air local mais je trouvais l'association des deux mots un peu maladroite.

C'était l'établissement le plus proche de chez nous. Il nous aurait suffi de traverser le boulevard pour pénétrer dans le quartier chinois proprement dit, mais nous étions en tous points satisfaits du Jardin de l'Orignal et nous ne ressentions pas le besoin de varier. On nous reconnaissait maintenant là-bas et, comme nous prenions toujours une soupe en entrée, ils déposaient bols et cuillères sur notre table avant même que nous ne passions commande. En fin de repas, nous recevions un biscuit sucré dans lequel était dissimulé un petit papier blanc. Un dicton y était inscrit, Après l'hiver vient le printemps, ou une bonne fortune, Une bonne surprise vous attend à la maison, en lettres rouges.


Nous n'aurions probablement pas été souper ailleurs avant longtemps si l'équipe du Jardin de l'Orignal n'avait pris ses congés annuels et fermé les portes de l'établissement pendant une dizaine de jours, au milieu de l'hiver.
Or, une fois que j'étais arrivée à notre restaurant par le bas de l'artère, prenant le boulevard René Lévesque au lieu de la rue Sainte Catherine, j'avais aperçu l'enseigne d'un établissement. Celui-ci était situé à l'étage d'une bâtisse, au bout d'une rue peu fréquentée et principalement composée d'entrepôts. Je proposai à Ceylan d'essayer.

Un menu était affiché dans le vestibule, au pied de l'escalier. Après l'avoir consulté, nous gravîmes les marches et Ceylan ouvrit la porte. Nous entrâmes dans un endroit qui ressemblait plus à une salle à manger familiale qu'un restaurant. Quelques tables revêtues de toile cirée occupaient l'espace. Les fenêtres, côté rue, étaient hautes et la décoration des murs était succincte et diversifiée. La table du centre, ronde, était occupée par deux couples d'origine asiatique. Des enfants minuscules jouaient à proximité, les joues rouges de plaisir, d'agitation ou parce qu'ils avaient mangé de la nourriture épicée.
Nous allions toujours souper tôt Ceylan et moi, et il y avait encore beaucoup de tables libres.
Une jeune femme très souriante nous accueillit et nous prîmes place sur le côté, en-dessous des fenêtres. Vers la fin de notre délicieux repas, je me demandai si nous allions recevoir des biscuits croquants. Puis, la jeune femme arriva avec notre addition et la mystérieuse gourmandise. Je brisai la mienne et commençais à la déguster lorsque mon partenaire s'exclama:

- La nourriture est aussi bonne qu'à l'autre, mais on ne peut pas dire que les dictons soient plus pertinents!

Il me tendit son billet, qui disait: Vous adorez votre travail. Or, depuis quelques mois, les conditions de travail de Ceylan empiraient et il avait décidé de trouver un autre emploi. Quant à moi, j'avais Vous recevez un nouveau vêtement. Le couple à la table voisine exulta en lisant ses billets. Ils commandèrent un digestif et firent tinter leurs verres juste après. Ils devaient avoir eu de bonnes nouvelles.

Nous rentrâmes main dans la main et lorsque nous fûmes au chaud dans notre appartement, je glissai les papiers dans le tiroir de la commode du salon. Nous avions pour habitude de conserver toutes sortes de souvenirs, billets de cinéma, photos, mots doux, que nous collions régulièrement dans le cahier de notre histoire d'amour.

La semaine fut prolifique. Ceylan répondit à une annonce dès le lundi et eut une réponse positive le vendredi. Une semaine plus tard, il commencerait un nouvel emploi. Ravi de cette tournure positive, il m'emmena au restaurant. Le Jardin de l'Orignal avait rouvert ses portes et nous fîmes honneur au menu, commandant plus de mets qu'à notre habitude.

C'est environ deux semaines plus tard que l'étrange idée m'apparut. Ceylan était avec des amis et je m'étais offert une soirée tranquille à la maison, en compagnie d'un disque de Diana Krall et d'un Campari orange. Entre deux moments de lecture, j'avais entrepris de mettre à jour notre cahier de couple. Alors que je prenais une poignée de coupons prélevés dans des biscuits, il me revint à l'esprit qu'une de mes collègues m'avait offert une robe rouge retrouvée dans un placard et qu'elle n'avait jamais portée. Vous recevez un nouveau vêtement. Quant à Ceylan, maintenant, oui, on pouvait dire à peu de choses près qu'il adorait son travail. Un léger trouble me saisit.

J'en parlai avec mon amoureux dès qu'il fut rentré. Le lendemain soir, nous étions attablés dans le petit établissement, à l'étage.
Nous découvrîmes que de Un membre de votre famille vous contacte pour vous féliciter à Vous recevez un beau livre, en passant par Vous souffrez d'une légère grippe et Vous croisez une personne célèbre, toutes les prédictions se réalisaient une quinzaine de jours plus tard. Parfois négatives, le plus souvent positives, elles advenaient, invariablement. 

Nous nous mîmes à alterner les deux restaurants, d'une semaine à l'autre. Qu'aurions-nous dû faire? En parler à nos amis? À des scientifiques? C'était un si beau mystère, nous craignions que le phénomène ne prenne trop d'ampleur. Nous pouvions déjà imaginer notre restaurant aux nouvelles, célèbre dans le monde entier, et vidé de toute magie.
Nous décidâmes de conserver pour nous ce secret et de ne pas prendre les choses trop au sérieux, mais un soir, tout devait changer, et notre bonheur guilleret se transforma en cauchemar. Nous avons eu le même message Ceylan et moi.
Vous décédez en même temps que votre partenaire, tragiquement mais sans douleur.

Que faire? Alerter les autorités? Consulter un expert en surnaturel? Était-ce ainsi que nous vivrions les deux dernières semaines de notre existence, dans la peur et l'incertitude?
Nous empruntâmes de l'argent à la banque et invitâmes nos amis à nous rejoindre pour une grande fête. Ceylan paya la salle d'hôtel, prestigieuse, ainsi que les chambres pour loger nos familles et nos amis. Je payai les billets d'avion pour ceux de mes proches qui résidaient en Italie.
Ce fut une nuit extraordinaire. Nous avions acheté des alliances et avons déclaré à nos proches que nous nous étions mariés sur un coup de tête. Ensuite, nous annonçâmes que nous partions en voyage de noces pendant quelques semaines. Au lieu de cela, nous restâmes chez nous, sans téléphone et sans Internet, à nous aimer le jour et visionner des films le soir. Nous avions préparé un document expliquant l'affaire. Il était déposé en évidence sur la table du salon. Ce fut une période riche et très troublante.

Au bout de deux semaines, nous attendions la mort à chaque instant. Chaque minute, chaque seconde était plus précieuse que la précédente. Nous étions serrés l'un contre l'autre, nous nous embrassions, recueillant les larmes l'un de l'autre, nous murmurant des mots d'amour à l'oreille.
La mort ne venait pas.

Bientôt, nos amis essaieraient de nous recontacter, nous croyant rentrés de voyage. Nos employeurs arriveraient à bout de patience, malgré leur générosité – ce n'était pas un mensonge, nous avions dit qu'un de nos proches était sur le point de décéder et que nous prenions un congé immédiat.
Les jours continuaient de passer.
Après quatre semaines, nous sortîmes de notre repère, main dans la main, admirant le ciel bleu illuminé de soleil, tel une promesse de vie. Nous nous rendîmes au restaurant, fermé à cette heure matinale. Nous frappâmes à la porte et la jeune femme, le visage ensommeillé, nous ouvrit la porte.

- Moi tellement heureuse voir vous! Suis désolée, désolée, dit-elle.
- Ah, vous êtes au courant?
- Oui! Nous fabriquer fortune cookies ici, dans sous-sol maison. Cookies ont pouvoir, car ici avant, des morts. On choisit pas le texte.
- Vous ne choisissez pas le texte?
- C'est ça. Machine à écrire en bas, elle écrit toute seule. Rigolo, hihi!

Oui, enfin, moyennement rigolo en ce qui nous concernait.

- Il y a un mois, client a donné adresse sur Internet contre argent pour venir voir cookies magiques. Esprit a voulu faire peur et a dit tout le monde mourir. Vous être venus tôt avant que nous avons compris. Désolée!

Nous, nous n'étions pas désolés. Fous de joie, nous embrassâmes la petite madame et profitâmes de la merveilleuse journée, celle de notre retour à la vie.
Nous continuâmes de fréquenter les restaurants asiatiques, mais nous n'ouvrîmes plus les biscuits.


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