mardi 10 janvier 2012

Le Bateau Fantôme


Un soleil clément illuminait le port d'Ostende.
Ce matin de 1956, trois jeunes femmes âgées d'une trentaine d'années, Barbara, Léonie et Eugénie, embarquaient sur un yacht pour une escapade en célibataires.

L'excursion débuta dans la joie. Les voyageuses s'éloignèrent de la côte, prenant le soleil sur le pont et bavardant. Elles passèrent la soirée dehors, savourant la douceur du climat de juin.

Le réveil fut moins agréable. Ivres de grand air et de bon vin, les jeunes femmes dormaient profondément quand un bruit violent les surprit. Debout la première, Barbara alluma les lumières et s'apprêtait à utiliser la radio lorsqu'elle sentit que l'embarcation s'enfonçait dans la masse marine. Conservant son sang-froid, elle alerta ses amies. Léonie rassembla l'eau et quelques vivres, pendant qu'Eugénie et Barbara détachaient le hors-bord pneumatique.
Les trois femmes se retrouvèrent en pleine mer, serrées les unes contre les autres sur une minuscule embarcation, au milieu de la nuit. Un périple oppressant commença.

À mesure que les heures passaient, les naufragées prélevaient des gorgées de leurs réserves d'eau et grignotaient des morceaux de pain humide ou de fruits. Assurément, elles apercevraient bientôt les côtes anglaises, ou peut-être les côtes françaises. Elles utiliseraient alors le moteur du hors-bord pour s'en rapprocher.
Mais les jeunes femmes devaient jouer de malchance, car aucune terre n'apparaissait alors que les jours et les nuits se succédaient. Bien au contraire, le canot dérivait, s'engageant en haute mer. La fatigue, l'angoisse et le rationnement avaient commencé leur entreprise mortelle.
Puis, dans ce paysage immense, ce désert maritime, un gigantesque et prodigieux trois mâts émergea soudain de la brume, si proche qu'il en était saisissant. 

Le vaisseau semblait très ancien. Le bois de la coque, presque pétrifié, avait viré au gris. Les mâts et les cordages étaient verdis de mousse.
Les rescapées crièrent et agitèrent les bras, malgré qu'elles ne voyaient personne. Leurs manifestations restèrent sans réponse. Alors, elles nagèrent jusqu'au bateau, traînant le hors-bord à leur suite. Elles l'attachèrent aux échelles de corde qui longeaient la coque, et se hissèrent à bord.

Une fois débarquées sur le pont, les jeunes femmes observèrent autour d'elles. Il faut imaginer l'étrange silence bourdonnant, et l'odeur, une lourde odeur omniprésente mais indéfinissable. Les planches du pont émettaient un bruit mou sous les pas. Les cordages semblaient vivants, ils s'agrippaient autour des mâts, comme des lianes. En bout de pont, il y avait un habitacle encore intact, avec des vitres découpées en étroits carrés, à la façon hollandaise.

À l'intérieur de la cabine de pilotage, le gouvernail ne fonctionnait plus. Comme les voiles avaient disparu depuis longtemps, le navire voguait au gré des courants. Les appareils de mesure et les boussoles paraissaient en bon état, mais les jeunes femmes constatèrent qu'ils indiquaient des informations sans cesse contradictoires.
Aucune d'entre elles ne l'avait encore remarqué, mais les aiguilles de la montre de Barbara s'étaient mises à tourner à toute allure.

Les filles étaient heureuses d'avoir trouvé un abri stable, malgré sa vétusté. Elles organisèrent leur vie à bord. Elles choisirent des cabines à proximité les unes des autres, se mirent à recueillir l'eau de pluie et à pêcher du poisson.
De jour comme de nuit grâce à un système de veille, elles scrutaient l'horizon. Une petite routine s'installa. Avec le sentiment de commettre un acte sacrilège, Léonie, Eugénie et Barbara marquaient le mât principal à tour de rôle, pour mesurer le temps passé à bord.

Elles avaient compté trente-six jours lorsqu'elles aperçurent la terre. Elles jouaient aux cartes, assises sur le pont. Barbara hurla. L'instant d'après, les trois femmes glissaient le long de l'échelle de corde. Mais au moment de monter sur le hors-bord, Léonie refusa d'accompagner ses amies.
Les deux autres tentèrent de la convaincre. Fallait-il la forcer?
Les garde-côtes reviendraient la chercher. Les rescapées mirent le cap sur la terre sans perdre plus de temps.

Lorsqu'elles se retournèrent pour un ultime au-revoir, le bateau avait disparu.

Une heure plus tard, Barbara et Eugénie échouaient sur le sable de Revere Beach, dans le Massachusetts.
Malgré quarante-huit heures de recherches ininterrompues, le vaisseau ainsi que sa passagère restèrent introuvables.

Les tentatives pour rejoindre les familles des rescapées donnèrent des résultats mitigés. Eugénie et Barbara pensaient avoir passé quelques semaines en mer, ce que leur physionomie confirmait. 
En réalité, elles avaient disparu depuis plus de cinquante ans.


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