Je me promenais dans les ruelles étroites du Corso lorsque j'avisai une élégante vitrine. Celle-ci était presqu'invisible, renfoncée entre deux maisons de brique d'aspect tapageur malgré leur âge certain. J'avais quelques minutes avant de retrouver Carella, et je m'approchai de la devanture. Un étalage composé de stylos de différentes formes et couleurs, de cahiers et d'assortiments pour bureau était disposé sur des étoffes de velours rouge.
Il me vint à l'esprit que j'avais besoin d'un agenda, et je franchis la porte d'entrée, qui émit un délicieux tintement, me transportant vers une autre époque. Je refermai la porte derrière moi et fus délicatement assiégé par une agréable odeur de livres anciens. Un homme menu et portant costume apparut au fond de la boutique, émergeant d'une pièce située en arrière de la papeterie. Il referma la porte derrière lui avec soin et m'adressa la parole.
- Si, signore?
- Voglio guardare un po, per favore.
- Si, si, signore! Vorrei qualcosa precisa?
- Voglio un agenda.
Ces quelques mots me firent identifier comme Français. Je ne pouvais pas m'en offusquer; après tout, la France était beaucoup plus proche de l'Italie que le Québec. Je comprenais maintenant ce que ressentaient les Belges quand les Québécois les assimilaient aux Français, faute d'avoir eu l'occasion d'entendre leur accent auparavant et de pouvoir faire la différence.
L'homme, qui pouvait avoir soixante ans, était voûté. Il avait des cheveux noirs et raides qui tombaient comme un casque brillant sur ses oreilles. Il continua en français, et m'indiqua qu'il avait un vaste choix d'agendas.
Il me paraissait agréable de m'en procurer un ici, pendant mes vacances; ainsi, je porterais ce souvenir chaque jour lorsque je serais rentré. Je pensais trouver un rayon de cahiers défraîchis et je m'attendais presque à ce que les années soient dépassées, tant l'atmosphère de la papeterie semblait désuète. Comment pouvais-je en être arrivé à penser comme ça? Il est vrai que j'entrais plus souvent dans de grandes boutiques modernes, éclairées comme des salles d'hôpital. Doublement content de mon initiative, je me mis à inspecter les agendas.
Au bout de quelques minutes, l'homme revint vers moi et me posa cette question:
- Voulez-vous un jour par jour?
Mettant cela sur le compte de son français défaillant, je traduisis en mon for intérieur: une page par jour.
Je prenais beaucoup de notes à cette époque-là, et je transportais toujours une multitude de carnets, feuilles volantes et vieilles factures de restaurant au dos desquelles je griffonnais maladroitement. Une page par jour, pourquoi pas. Et pourquoi pas deux pages par jour?
- Deux jours par jour, signore, j'aimerais mieux cela encore.
Le vendeur inclina la tête légèrement et me sourit d'un air entendu.
- Deux jours par jour... Monsieur est un connaisseur. Cela coûte plus cher.
- Allez, allez, ça ne me dérange pas.
Et c'est ainsi que quelques instants plus tard, me dépêchant pour arriver à mon rendez-vous, j'avais dans la poche de ma veste, enveloppé dans un papier brun, un magnifique agenda de cuir dont la couverture était ponctuée de minuscules boutons.
Ce n'est que bien plus tard, alors que nous avions déjà changé de ville et que je m'habituais au pays et à sa monnaie, que je réalisai que j'avais payé une somme colossale pour l'objet – bien plus, en réalité, que j'eus jamais dépensé pour un agenda, ou pour un livre, ou même pour une collection complète de films. Mais l'Europe n'était pas encore passée à l'euro, et je n'avais pas calculé à combien de dollars cela me revenait. Une simple boisson fraîche valait déjà près de quatre mille lires, alors, quelques zéros de plus ou de moins, je ne regardais pas.
La nouvelle année ne devait commencer que deux mois plus tard. Lorsque je fus rentré à la maison, j'enfermai l'agenda dans un tiroir de mon bureau, sans plus y penser. Je faillis même en acheter un autre, vers le début du mois de décembre; puis je songeai à mon acquisition, et je me rappelai le merveilleux voyage.
L'an nouveau approchait et j'inscrivis mon horaire et mes réunions sur les pages de l'agenda. Je décidai que, puisque j'avais deux pages pour chaque jour, j'utiliserais celle de droite pour les événements de la journée, et celle de gauche pour mes idées personnelles ou les détails, une liste d'ingrédients à acheter ce jour-là, une recherche à faire sur Internet, ce genre de choses.
La librairie était fermée le premier janvier, qui tombait un dimanche cette année-là. Je passai la journée à me reposer à la maison et à faire un peu de rangement. Je n'avais pas vraiment fêté la veille, préférant terminer mon congé en douceur et être en forme pour la reprise. Je n'avais même pas regardé les festivités à la télévision: au lieu de cela, je m'étais immergé dans un long film, puis j'étais allé dormir.
Le lendemain, en me rendant au travail, je fus surpris de constater que plusieurs vitrines de magasins étaient éteintes.
J'ouvris la porte de la librairie, allumai les lumières et me préparai à accueillir les premiers clients de l'année. Mes deux libraires étaient en retard. Contrarié, j'attendis quelques minutes, puis j'appelai. Une voix ensommeillée décrocha le téléphone.
- Allô?
- Jean-Yves? C'est Alexandre, ton patron. Tu travailles, aujourd'hui!
- Quoi? Mais enfin, Alexandre, on est le premier janvier! C'est congé, tout de même!
- C'était hier, le premier janvier, Jean-Yves. Aujourd'hui, on est le deux janvier.
- Écoute, Alexandre, je ne sais pas ce qui t'arrive, mais moi, je ne viens pas travailler aujourd'hui. Je me suis couché il y a deux heures, après avoir fêté en même temps que la moitié de la planète, car on était hier le trente et un décembre. Allume la radio! Adresse-toi à un garde! Appelle les autres boutiques, si tu ne me crois pas! Et sur ce, je te souhaite une bonne année et je te dis: à demain.
Et mon employé raccrocha.
Le doute s'insinua dans mon esprit. Plutôt que de réveiller mon autre collaborateur, j'appelai le service de sécurité du centre d'achat. Au bout d'un nombre incalculable de sonneries, une voix grave me répondit, et me confirma que nous étions le premier janvier.
Ça m'apprendrait à jouer les ermites en fin d'année! J'avais perdu le fil de mes jours de congé, et j'avais célébré la nouvelle année un jour trop tôt.
Je fermai la boutique et décidai de m'offrir un bon café pour me consoler. Mais, bien entendu, je ne trouvai rien d'ouvert sur le chemin, et je finis par rentrer directement à la maison. Après une journée de lecture, de nettoyage et de recherches internet relatives à différents points d'intérêts, je me couchai tôt.
Le lendemain matin, je répétai les gestes de la veille, et trouvai mes deux employés fidèles au poste. On rirait bien, et après tout, je devais bien ça à Jean-Yves pour l'avoir réveillé ainsi que son épouse.
Ce fut une journée calme et sans ambages. Nous eûmes surtout la visite de personnes retraitées, car le lundi était le jour où nous offrions un rabais aux clients de plus de soixante-cinq ans.
Je n'avais jamais été susceptible et je n'en voulus pas à Jean-Yves de relater une fois encore mon appel du premier janvier à son collègue, le lendemain matin. Apparemment, je n'étais pas le seul à être mêlé, car plusieurs personnes âgées me demandèrent leur rabais, et je dus leur rappeler qu'on n'était pas lundi, mais mardi. Il y en eut même une qui se fâcha, et je lui accordai la réduction, pensant que la personne n'avait plus toute sa tête. Ce serait comme une petite bonne action de nouvelle année. Je notai intérieurement qu'il faudrait trouver une parade pour ce genre de circonstances, rare, il faut l'admettre.
Je quittai la caisse lorsque mon collègue eut terminé son repas de midi, mais revins sur mes pas en l'entendant accorder le fameux rabais. J'intervins, soucieux de faire les choses le plus justement possible.
- Hé là, François! On est mardi, aujourd'hui.
Celui-ci me regarda avec des yeux ronds. Il termina la transaction, accorda le rabais, et me dit, l'air fâché, que nous étions lundi. Alors, je ris. Après tout, une bonne farce valait bien quelques dollars de moins dans la caisse.
Je ne ris plus du tout lorsque plusieurs personnes me confirmèrent que nous étions lundi deux janvier.
Étais-je surmené? La panique s'insinua en moi. Je décidai que j'y penserais au soir, et je continuai ma journée de travail. En rentrant, je bus quelques verres, et m'endormis sur le divan. Que pouvais-je faire d'autre? Je ne pouvais qu'espérer que cela n'arriverait plus. L'autre option était que je devenais psychosé, que j'hallucinais des événements jusque dans leurs moindres détails.
Le lendemain était mardi trois janvier, et nous fûmes tous d'accord à ce sujet. Ouf. J'étais tellement soulagé que j'offris des chocolats à l'équipe.
Le mercredi quatre janvier, c'était Sarah qui travaillait au matin, car Jean-Yves avait congé tous les mercredis et jeudis.
Lorsque Jean-Yves arriva au moment de l'ouverture, je ne paniquai pas. Sans doute, Sarah avait prolongé ses vacances de fin d'année, et mes employés, autonomes et organisés, s'étaient arrangés entre eux. J'en fis tout de même la remarque à mon libraire.
- Tu sais que je vous fais confiance, Jean-Yves, mais tout de même, j'aimerais être averti lorsque vous faites des changements entre vous.
Je compris alors que quelque chose n'allait vraiment, vraiment pas. Avec un petit air condescendant que je trouvai particulièrement déplaisant, mon collègue m'affirma que nous n'étions pas mercredi quatre, mais mardi trois.
Visiblement, il n'y aurait pas beaucoup de monde; de plus, si la journée de mardi devait se répéter, je pouvais témoigner du faible achalandage plutôt que le supposer. Je souris à mon employé et dis:
- C'est une farce. En fait, je voulais dérider l'atmosphère, mais je crois que j'ai mal digéré hier et je ferais n'importe quoi pour ne pas y penser. Je vais rentrer à la maison. Allez-vous être correct?
- Mais oui, dit Jean-Yves, un sourire compatissant au visage.
Sans doute, la journée serait plus tranquille sans le patron, les employés pourraient bavarder un peu plus, et ça me convenait très bien comme ça.
- Surtout, appelle-moi s'il y a quoi que ce soit. Je viendrai.
- D'accord, Richard, sois tranquille. Ça devrait très bien se passer.
Sans attendre mon reste, je décrochai mon manteau et pris une longue marche pour rentrer. Je songeai que j'allais devoir prendre rendez-vous avec un psychiatre. Ou avec un neurologue.
Une fois rendu à la maison, je me déshabillai et me fis une tasse de thé. Ensuite je me mis en quête d'un thérapeute. J'essaierais d'avoir rendez-vous aujourd'hui, et je demanderais s'il avait déjà vu ça. Peut-être me suggèrerait-il de passer un scanner à l'hôpital.
La voix que j'entendis au bout du fil était agréable, posée et rassurante. J'avais finalement choisi une femme, pensant, peut-être avec sexisme, qu'elle serait plus encline qu'un homme à envisager diverses hypothèses alternatives à la folie.
Après que nous eûmes pris rendez-vous pour le jour même à quinze heures trente, je reportai son adresse sur la page de gauche de mon agenda, à la date du trois janvier.
Et c'est alors que cela me frappa.
Un jour par jour.
L'homme aux cheveux de jais, dans la papeterie italienne. Il ne s'était pas trompé de mot. Deux jours par jour. Je songeai au prix astronomique que j'avais payé pour l'agenda. Je ne me présenterais pas au rendez-vous.
J'appris rapidement que seule la deuxième journée comptait, et que la première était comme une espèce de brouillon. Le premier deux janvier, j'étais allé travailler, mais on était encore le premier janvier. Le premier premier janvier n'avait pas compté. Je pouvais faire n'importe quoi un jour sur deux, sans conséquence, à condition de tenir correctement le compte des premiers et des deuxièmes jours.
Évidemment, j'achetai un billet à la loterie. Après avoir gagné au second essai, je demandai un congé sans solde aux propriétaires de la librairie. C'est-à-dire que je le sollicitai au premier neuf janvier, et je perfectionnai ma technique au deuxième neuf janvier.
Je pris l'avion pour l'Italie et retournai dans la petite ville de Cosenza, en Calabre. Je passai devant la cathédrale et le Corso, me remémorant mon itinéraire, ce jour où j'avais rendez-vous avec Carella. Mais j'eus beau interroger les gens et chercher plusieurs jours durant, je ne retrouvai jamais la papeterie.
Par contre, ce fut une très bonne année.
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