Danilo a le cheveu noir brillant et ondulé. Il a du style, et son quotidien est rythmé par la subtilité, à commencer par le café qu'il boit noir et de la plus pure espèce, dans une tasse de porcelaine. Les jours où Danilo ne travaille pas, il ajoute du sucre et un nuage orageux de crème. Ainsi, il donne des vacances à son corps. Entre autres particularités, Danilo se déplace en taxi, fume le cigare et aime recevoir ses amis autour d'un somptueux souper qu'il a mis des heures à préparer.
Peut-être apprécie-t-il tant d'être chez lui parce qu'il voyage de temps en temps. Le Québec, l'Amérique du sud et l'Europe n'ont pas de secrets pour lui. Même à Montréal, il se déplace; de la bossa nova au klezmer, du single malt écossais aux micro brasseries locales, il goûte la diversité et s'enrichit de plaisirs épanouissants.
À l'étranger, Danilo récupère les sachets de sucre. Il les recueille dans le sac urbain qu'il porte à l'épaule et qui contient ses affaires: portefeuille, lunettes de soleil, appareil-photo, stylo, cartes postales à compléter lors d'une pause en terrasse ou dans la cafétéria d'un musée. Lorsqu'il est de retour chez lui, il sucre son café avec la saveur de son voyage.
Ce samedi, Danilo est en congé. Il s'est levé tôt. Quelle facilité il éprouve à sortir de son lit lorsqu'il a toute une journée de liberté devant lui! Fredonnant, il se rend à la cuisine et met de l'eau à bouillir. Ensuite, il allume la radio et passe à la salle de bains. En quelques instants, il est prêt. De retour à la cuisine, Danilo s'approche du fourneau et éteint la plaque. Il verse l'eau bouillante dans la cafetière. C'est congé, et Danilo se hisse sur la pointe des pieds pour attraper la boîte dans laquelle sont conservés les sachets de sucre. Il est temps de voyager, songe-t-il. En effet, il ne reste plus qu'une demi-douzaine de paquets. Danilo en choisit un russe. Il en avait collecté plusieurs, conscient de leur rareté, et il lui en reste encore trois. Il dépose le sachet à côté de la tasse de porcelaine et laisse les souvenirs affluer.
C'était en juillet, il y a trois ans. Saint-Pétersbourg. Le temps était doux, même s'il n'y avait qu'une quinzaine de degrés. Ces conditions avaient rendu la marche dynamique. Il se rappelle la cathédrale Saint-Basile, véritable palais de contes de fées avec ses coupoles arrondies bleues, roses et jaunes; et les canaux, tels des rues, entre les édifices d'architecture classique.
Danilo verse le café dans la tasse. Il est au Grand Hotel Europe maintenant, assis à une petite table ronde recouverte d'une nappe blanche, sur laquelle est posé son déjeuner. La salle est immense, et son décor somptueux lui insuffle une chaleureuse élégance. D'où il est assis, Danilo peut admirer les vitraux bleutés du plafond ainsi que ceux, plus colorés, qui forment le mur Est. De hautes plantes prennent paresseusement appui le long des murs. Des voûtes délicatement éclairées donnent un aspect théâtral à l'endroit.
Danilo secoue la tête. Non. À y repenser, le sucre de l'hôtel était estampillé au monogramme du palace. Le sachet que Danilo a sélectionné aujourd'hui provient d'un modeste établissement dans lequel il s'était arrêté, un après-midi. Le souvenir est clair à présent. Danilo revoit les murs, dont la moitié du bas était recouverte de boiseries et celle du haut, d'un vert profond, garnie de tableaux. Installé dans un divan d'un velours rouge foncé, Danilo avait pris un café et il avait observé à une table voisine un groupe d'hommes vêtus de costumes et qui partageaient une discussion animée.
Un serveur en chemise blanche avait apporté à Danilo un plateau d'argent sur lequel étaient disposés une cafetière, une tasse, un pot de crème et une coupelle remplie de sachets de sucre.
Ce qui était curieux et dont Danilo se souvient parfaitement en cet instant, c'est qu'il y avait eu une exclamation à la table des hommes d'affaire, après quoi le serveur avait surgi précipitamment pour échanger la coupelle de Danilo contre celle de ses voisins. Le voyageur avait pensé qu'il y avait peut-être deux qualités de sucre différentes et que, ne connaissant pas l'alphabet cyrillique, lui-même n'avait rien remarqué. Il pourrait comparer une fois revenu à sa chambre, car il avait eu le temps de subtiliser un premier sachet. C'était comme un jeu, pour lui, saisir sans être vu; il éprouvait un délicieux frisson qui augmentait la valeur des pochettes de papier qu'il collectionnait. De retour à sa chambre, Danilo avait eu beau regarder les enveloppes avec attention, se servant de la loupe ultra-plate qu'il tenait dans son agenda, il n'avait constaté aucune différence. Il avait haussé les épaules et préparé le programme de la soirée.
Et voilà que ce matin, au moment où Danilo déchire le papier rose imprimé de caractères cyrilliques, au-dessus de la tasse de café fumant, le téléphone sonne.
Il est tôt, pourtant. Danilo décroche. Il verse le contenu du sachet dans la tasse, ne prenant pour une fois pas la peine de regarder. Les cristaux brillent de mille feux. Ils disparaissent dans le breuvage opaque. Au téléphone, c'est Marie. En dernière minute, une employée ne se présente pas aujourd'hui. Danilo peut-il travailler? Quand peut-il être sur place? N'écoutant que son professionalisme, songeant qu'il aura congé demain, il accepte et raccroche. Il doit se dépêcher. Il s'empare de la tasse et la vide dans sa gorge d'un seul coup. Ouch! On dirait du sable, pense Danilo. Il lui faut une fraction de seconde pour décider d'avaler tout de même. Il veut partir tout de suite, mais il a envie d'avoir un café dans le ventre. Ce n'est pas un sucre durci qui va l'arrêter.
Quelques heures plus tard, au terme d'un parcours stupéfiant, une dizaine de diamants minuscules aboutissent dans les égouts, dissimulés pour toujours dans la fange immobile au-dessus de laquelle s'écoule le flot journalier des immondices de la ville.
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