mercredi 18 janvier 2012

le Biscuit bavard


Notre nouvelle adresse était aux portes du quartier chinois, et pour des gens aussi casaniers que nous, c'était une véritable bénédiction.

Nous prîmes l'habitude de souper au Jardin de l'Orignal le samedi soir. Ce restaurant fondamentalement asiatique avait voulu se donner un air local mais je trouvais l'association des deux mots un peu maladroite.

C'était l'établissement le plus proche de chez nous. Il nous aurait suffi de traverser le boulevard pour pénétrer dans le quartier chinois proprement dit, mais nous étions en tous points satisfaits du Jardin de l'Orignal et nous ne ressentions pas le besoin de varier. On nous reconnaissait maintenant là-bas et, comme nous prenions toujours une soupe en entrée, ils déposaient bols et cuillères sur notre table avant même que nous ne passions commande. En fin de repas, nous recevions un biscuit sucré dans lequel était dissimulé un petit papier blanc. Un dicton y était inscrit, Après l'hiver vient le printemps, ou une bonne fortune, Une bonne surprise vous attend à la maison, en lettres rouges.


Nous n'aurions probablement pas été souper ailleurs avant longtemps si l'équipe du Jardin de l'Orignal n'avait pris ses congés annuels et fermé les portes de l'établissement pendant une dizaine de jours, au milieu de l'hiver.
Or, une fois que j'étais arrivée à notre restaurant par le bas de l'artère, prenant le boulevard René Lévesque au lieu de la rue Sainte Catherine, j'avais aperçu l'enseigne d'un établissement. Celui-ci était situé à l'étage d'une bâtisse, au bout d'une rue peu fréquentée et principalement composée d'entrepôts. Je proposai à Ceylan d'essayer.

Un menu était affiché dans le vestibule, au pied de l'escalier. Après l'avoir consulté, nous gravîmes les marches et Ceylan ouvrit la porte. Nous entrâmes dans un endroit qui ressemblait plus à une salle à manger familiale qu'un restaurant. Quelques tables revêtues de toile cirée occupaient l'espace. Les fenêtres, côté rue, étaient hautes et la décoration des murs était succincte et diversifiée. La table du centre, ronde, était occupée par deux couples d'origine asiatique. Des enfants minuscules jouaient à proximité, les joues rouges de plaisir, d'agitation ou parce qu'ils avaient mangé de la nourriture épicée.
Nous allions toujours souper tôt Ceylan et moi, et il y avait encore beaucoup de tables libres.
Une jeune femme très souriante nous accueillit et nous prîmes place sur le côté, en-dessous des fenêtres. Vers la fin de notre délicieux repas, je me demandai si nous allions recevoir des biscuits croquants. Puis, la jeune femme arriva avec notre addition et la mystérieuse gourmandise. Je brisai la mienne et commençais à la déguster lorsque mon partenaire s'exclama:

- La nourriture est aussi bonne qu'à l'autre, mais on ne peut pas dire que les dictons soient plus pertinents!

Il me tendit son billet, qui disait: Vous adorez votre travail. Or, depuis quelques mois, les conditions de travail de Ceylan empiraient et il avait décidé de trouver un autre emploi. Quant à moi, j'avais Vous recevez un nouveau vêtement. Le couple à la table voisine exulta en lisant ses billets. Ils commandèrent un digestif et firent tinter leurs verres juste après. Ils devaient avoir eu de bonnes nouvelles.

Nous rentrâmes main dans la main et lorsque nous fûmes au chaud dans notre appartement, je glissai les papiers dans le tiroir de la commode du salon. Nous avions pour habitude de conserver toutes sortes de souvenirs, billets de cinéma, photos, mots doux, que nous collions régulièrement dans le cahier de notre histoire d'amour.

La semaine fut prolifique. Ceylan répondit à une annonce dès le lundi et eut une réponse positive le vendredi. Une semaine plus tard, il commencerait un nouvel emploi. Ravi de cette tournure positive, il m'emmena au restaurant. Le Jardin de l'Orignal avait rouvert ses portes et nous fîmes honneur au menu, commandant plus de mets qu'à notre habitude.

C'est environ deux semaines plus tard que l'étrange idée m'apparut. Ceylan était avec des amis et je m'étais offert une soirée tranquille à la maison, en compagnie d'un disque de Diana Krall et d'un Campari orange. Entre deux moments de lecture, j'avais entrepris de mettre à jour notre cahier de couple. Alors que je prenais une poignée de coupons prélevés dans des biscuits, il me revint à l'esprit qu'une de mes collègues m'avait offert une robe rouge retrouvée dans un placard et qu'elle n'avait jamais portée. Vous recevez un nouveau vêtement. Quant à Ceylan, maintenant, oui, on pouvait dire à peu de choses près qu'il adorait son travail. Un léger trouble me saisit.

J'en parlai avec mon amoureux dès qu'il fut rentré. Le lendemain soir, nous étions attablés dans le petit établissement, à l'étage.
Nous découvrîmes que de Un membre de votre famille vous contacte pour vous féliciter à Vous recevez un beau livre, en passant par Vous souffrez d'une légère grippe et Vous croisez une personne célèbre, toutes les prédictions se réalisaient une quinzaine de jours plus tard. Parfois négatives, le plus souvent positives, elles advenaient, invariablement. 

Nous nous mîmes à alterner les deux restaurants, d'une semaine à l'autre. Qu'aurions-nous dû faire? En parler à nos amis? À des scientifiques? C'était un si beau mystère, nous craignions que le phénomène ne prenne trop d'ampleur. Nous pouvions déjà imaginer notre restaurant aux nouvelles, célèbre dans le monde entier, et vidé de toute magie.
Nous décidâmes de conserver pour nous ce secret et de ne pas prendre les choses trop au sérieux, mais un soir, tout devait changer, et notre bonheur guilleret se transforma en cauchemar. Nous avons eu le même message Ceylan et moi.
Vous décédez en même temps que votre partenaire, tragiquement mais sans douleur.

Que faire? Alerter les autorités? Consulter un expert en surnaturel? Était-ce ainsi que nous vivrions les deux dernières semaines de notre existence, dans la peur et l'incertitude?
Nous empruntâmes de l'argent à la banque et invitâmes nos amis à nous rejoindre pour une grande fête. Ceylan paya la salle d'hôtel, prestigieuse, ainsi que les chambres pour loger nos familles et nos amis. Je payai les billets d'avion pour ceux de mes proches qui résidaient en Italie.
Ce fut une nuit extraordinaire. Nous avions acheté des alliances et avons déclaré à nos proches que nous nous étions mariés sur un coup de tête. Ensuite, nous annonçâmes que nous partions en voyage de noces pendant quelques semaines. Au lieu de cela, nous restâmes chez nous, sans téléphone et sans Internet, à nous aimer le jour et visionner des films le soir. Nous avions préparé un document expliquant l'affaire. Il était déposé en évidence sur la table du salon. Ce fut une période riche et très troublante.

Au bout de deux semaines, nous attendions la mort à chaque instant. Chaque minute, chaque seconde était plus précieuse que la précédente. Nous étions serrés l'un contre l'autre, nous nous embrassions, recueillant les larmes l'un de l'autre, nous murmurant des mots d'amour à l'oreille.
La mort ne venait pas.

Bientôt, nos amis essaieraient de nous recontacter, nous croyant rentrés de voyage. Nos employeurs arriveraient à bout de patience, malgré leur générosité – ce n'était pas un mensonge, nous avions dit qu'un de nos proches était sur le point de décéder et que nous prenions un congé immédiat.
Les jours continuaient de passer.
Après quatre semaines, nous sortîmes de notre repère, main dans la main, admirant le ciel bleu illuminé de soleil, tel une promesse de vie. Nous nous rendîmes au restaurant, fermé à cette heure matinale. Nous frappâmes à la porte et la jeune femme, le visage ensommeillé, nous ouvrit la porte.

- Moi tellement heureuse voir vous! Suis désolée, désolée, dit-elle.
- Ah, vous êtes au courant?
- Oui! Nous fabriquer fortune cookies ici, dans sous-sol maison. Cookies ont pouvoir, car ici avant, des morts. On choisit pas le texte.
- Vous ne choisissez pas le texte?
- C'est ça. Machine à écrire en bas, elle écrit toute seule. Rigolo, hihi!

Oui, enfin, moyennement rigolo en ce qui nous concernait.

- Il y a un mois, client a donné adresse sur Internet contre argent pour venir voir cookies magiques. Esprit a voulu faire peur et a dit tout le monde mourir. Vous être venus tôt avant que nous avons compris. Désolée!

Nous, nous n'étions pas désolés. Fous de joie, nous embrassâmes la petite madame et profitâmes de la merveilleuse journée, celle de notre retour à la vie.
Nous continuâmes de fréquenter les restaurants asiatiques, mais nous n'ouvrîmes plus les biscuits.


mercredi 11 janvier 2012

l'Opération




- Nous allons faire tout ce qui est humainement possible pour vous guérir, Madame.


Le regard de la dame alterne entre les deux équipes médicales.


- Quand pourrais-je me présenter?
- Voyons... Et bien, mardi, dans deux semaines. Vous verrez les modalités avec le secrétariat.


La réponse venait du docteur Lenoir. Les trois autres hommes acquiescèrent.


- J'ai une dernière question, reprit la dame. Qui va s'occuper de mon opération?
- Cela, chère Madame, est laissé à votre choix.


Elle hésita.


- Je voudrais que ce soit l'équipe du docteur Leblanc.
- Mais bien sûr, répondit le docteur Lenoir. Jusqu'au bout, j'ai pourtant cru que vous feriez un autre choix.


La dame croisa les bras sur sa poitrine, prise au dépourvu. Le docteur poursuivit.


- Vous êtes arrivée ici avec votre petite sacoche colorée au bras, qui semblait avoir été cousue par une de vos nièces. J'ai pensé que vous étiez différente.
- Je ne comprends pas..., dit la dame.
- Ensuite, vous avez proclamé votre végétarisme, et j'aurais dû me douter que le défi dans votre ton ne cadrait pas.


La dame eut soudain l'air gêné. Les paroles amères de l'homme en face d'elle commençaient à faire effet. Le médecin entama sa plaidoirie finale.


- Que pensez-vous vraiment qu'il va se passer, si c'est eux qui vous opèrent, Madame?


Le ton était grave, presqu'implorant. On sentait le regret, non de la perte d'une patiente, plutôt d'une carrière qui n'aboutissait pas.


- Quand ils vont vous ouvrir, reprit-il, et détecter des métastases ici ou là, que pensez-vous qu'ils vont faire, les médecins ce cette équipe? Ils vont recoudre, et lorsque vous ouvrirez les yeux un peu plus tard, ils vous donneront un délai, après lequel vous ne serez plus.
- ...
- Tandis que nous, Madame, nous étudierons la situation avec tout autant de précision avant de vous refermer. Mais, pendant que vous dormirez, nous reporterons nos observations dans nos chartes de correspondances. Nous comparerons les développements avec les notes relevées en thérapie par nos collègues, car c'est comme cela que nous fonctionnons. Et lorsque vous vous réveillerez, nous n'aurons pas de délai à vous donner. Juste des questions à vous poser.


La dame s'était redressée dans le fauteuil.


- Comment cela? dit-elle.
- Le temps qu'il vous restera à vivre dépendra de nous, et, pour une partie considérable, de vous. Nous vous dirons: il y a du travail, et si vous êtes décidée à vous battre, vous pouvez guérir. Mais je crois que vous n'êtes pas encore prête pour cela. Je ne vous en blâme pas. Bonne chance, Madame.


Après avoir prononcé ces paroles, le praticien se leva et quitta la pièce. Il ne ferma pas la porte derrière lui.

mardi 10 janvier 2012

Le Bateau Fantôme


Un soleil clément illuminait le port d'Ostende.
Ce matin de 1956, trois jeunes femmes âgées d'une trentaine d'années, Barbara, Léonie et Eugénie, embarquaient sur un yacht pour une escapade en célibataires.

L'excursion débuta dans la joie. Les voyageuses s'éloignèrent de la côte, prenant le soleil sur le pont et bavardant. Elles passèrent la soirée dehors, savourant la douceur du climat de juin.

Le réveil fut moins agréable. Ivres de grand air et de bon vin, les jeunes femmes dormaient profondément quand un bruit violent les surprit. Debout la première, Barbara alluma les lumières et s'apprêtait à utiliser la radio lorsqu'elle sentit que l'embarcation s'enfonçait dans la masse marine. Conservant son sang-froid, elle alerta ses amies. Léonie rassembla l'eau et quelques vivres, pendant qu'Eugénie et Barbara détachaient le hors-bord pneumatique.
Les trois femmes se retrouvèrent en pleine mer, serrées les unes contre les autres sur une minuscule embarcation, au milieu de la nuit. Un périple oppressant commença.

À mesure que les heures passaient, les naufragées prélevaient des gorgées de leurs réserves d'eau et grignotaient des morceaux de pain humide ou de fruits. Assurément, elles apercevraient bientôt les côtes anglaises, ou peut-être les côtes françaises. Elles utiliseraient alors le moteur du hors-bord pour s'en rapprocher.
Mais les jeunes femmes devaient jouer de malchance, car aucune terre n'apparaissait alors que les jours et les nuits se succédaient. Bien au contraire, le canot dérivait, s'engageant en haute mer. La fatigue, l'angoisse et le rationnement avaient commencé leur entreprise mortelle.
Puis, dans ce paysage immense, ce désert maritime, un gigantesque et prodigieux trois mâts émergea soudain de la brume, si proche qu'il en était saisissant. 

Le vaisseau semblait très ancien. Le bois de la coque, presque pétrifié, avait viré au gris. Les mâts et les cordages étaient verdis de mousse.
Les rescapées crièrent et agitèrent les bras, malgré qu'elles ne voyaient personne. Leurs manifestations restèrent sans réponse. Alors, elles nagèrent jusqu'au bateau, traînant le hors-bord à leur suite. Elles l'attachèrent aux échelles de corde qui longeaient la coque, et se hissèrent à bord.

Une fois débarquées sur le pont, les jeunes femmes observèrent autour d'elles. Il faut imaginer l'étrange silence bourdonnant, et l'odeur, une lourde odeur omniprésente mais indéfinissable. Les planches du pont émettaient un bruit mou sous les pas. Les cordages semblaient vivants, ils s'agrippaient autour des mâts, comme des lianes. En bout de pont, il y avait un habitacle encore intact, avec des vitres découpées en étroits carrés, à la façon hollandaise.

À l'intérieur de la cabine de pilotage, le gouvernail ne fonctionnait plus. Comme les voiles avaient disparu depuis longtemps, le navire voguait au gré des courants. Les appareils de mesure et les boussoles paraissaient en bon état, mais les jeunes femmes constatèrent qu'ils indiquaient des informations sans cesse contradictoires.
Aucune d'entre elles ne l'avait encore remarqué, mais les aiguilles de la montre de Barbara s'étaient mises à tourner à toute allure.

Les filles étaient heureuses d'avoir trouvé un abri stable, malgré sa vétusté. Elles organisèrent leur vie à bord. Elles choisirent des cabines à proximité les unes des autres, se mirent à recueillir l'eau de pluie et à pêcher du poisson.
De jour comme de nuit grâce à un système de veille, elles scrutaient l'horizon. Une petite routine s'installa. Avec le sentiment de commettre un acte sacrilège, Léonie, Eugénie et Barbara marquaient le mât principal à tour de rôle, pour mesurer le temps passé à bord.

Elles avaient compté trente-six jours lorsqu'elles aperçurent la terre. Elles jouaient aux cartes, assises sur le pont. Barbara hurla. L'instant d'après, les trois femmes glissaient le long de l'échelle de corde. Mais au moment de monter sur le hors-bord, Léonie refusa d'accompagner ses amies.
Les deux autres tentèrent de la convaincre. Fallait-il la forcer?
Les garde-côtes reviendraient la chercher. Les rescapées mirent le cap sur la terre sans perdre plus de temps.

Lorsqu'elles se retournèrent pour un ultime au-revoir, le bateau avait disparu.

Une heure plus tard, Barbara et Eugénie échouaient sur le sable de Revere Beach, dans le Massachusetts.
Malgré quarante-huit heures de recherches ininterrompues, le vaisseau ainsi que sa passagère restèrent introuvables.

Les tentatives pour rejoindre les familles des rescapées donnèrent des résultats mitigés. Eugénie et Barbara pensaient avoir passé quelques semaines en mer, ce que leur physionomie confirmait. 
En réalité, elles avaient disparu depuis plus de cinquante ans.


vendredi 30 décembre 2011

l'Agenda


Je me promenais dans les ruelles étroites du Corso lorsque j'avisai une élégante vitrine. Celle-ci était presqu'invisible, renfoncée entre deux maisons de brique d'aspect tapageur malgré leur âge certain. J'avais quelques minutes avant de retrouver Carella, et je m'approchai de la devanture. Un étalage composé de stylos de différentes formes et couleurs, de cahiers et d'assortiments pour bureau était disposé sur des étoffes de velours rouge.
Il me vint à l'esprit que j'avais besoin d'un agenda, et je franchis la porte d'entrée, qui émit un délicieux tintement, me transportant vers une autre époque. Je refermai la porte derrière moi et fus délicatement assiégé par une agréable odeur de livres anciens. Un homme menu et portant costume apparut au fond de la boutique, émergeant d'une pièce située en arrière de la papeterie. Il referma la porte derrière lui avec soin et m'adressa la parole.

- Si, signore?
- Voglio guardare un po, per favore.
- Si, si, signore! Vorrei qualcosa precisa?
- Voglio un agenda.

Ces quelques mots me firent identifier comme Français. Je ne pouvais pas m'en offusquer; après tout, la France était beaucoup plus proche de l'Italie que le Québec. Je comprenais maintenant ce que ressentaient les Belges quand les Québécois les assimilaient aux Français, faute d'avoir eu l'occasion d'entendre leur accent auparavant et de pouvoir faire la différence.

L'homme, qui pouvait avoir soixante ans, était voûté. Il avait des cheveux noirs et raides qui tombaient comme un casque brillant sur ses oreilles. Il continua en français, et m'indiqua qu'il avait un vaste choix d'agendas.
Il me paraissait agréable de m'en procurer un ici, pendant mes vacances; ainsi, je porterais ce souvenir chaque jour lorsque je serais rentré. Je pensais trouver un rayon de cahiers défraîchis et je m'attendais presque à ce que les années soient dépassées, tant l'atmosphère de la papeterie semblait désuète. Comment pouvais-je en être arrivé à penser comme ça? Il est vrai que j'entrais plus souvent dans de grandes boutiques modernes, éclairées comme des salles d'hôpital. Doublement content de mon initiative, je me mis à inspecter les agendas.

Au bout de quelques minutes, l'homme revint vers moi et me posa cette question:

- Voulez-vous un jour par jour?

Mettant cela sur le compte de son français défaillant, je traduisis en mon for intérieur: une page par jour
Je prenais beaucoup de notes à cette époque-là, et je transportais toujours une multitude de carnets, feuilles volantes et vieilles factures de restaurant au dos desquelles je griffonnais maladroitement. Une page par jour, pourquoi pas. Et pourquoi pas deux pages par jour?

- Deux jours par jour, signore, j'aimerais mieux cela encore.

Le vendeur inclina la tête légèrement et me sourit d'un air entendu.

- Deux jours par jour... Monsieur est un connaisseur. Cela coûte plus cher.
- Allez, allez, ça ne me dérange pas.

Et c'est ainsi que quelques instants plus tard, me dépêchant pour arriver à mon rendez-vous, j'avais dans la poche de ma veste, enveloppé dans un papier brun, un magnifique agenda de cuir dont la couverture était ponctuée de minuscules boutons.

Ce n'est que bien plus tard, alors que nous avions déjà changé de ville et que je m'habituais au pays et à sa monnaie, que je réalisai que j'avais payé une somme colossale pour l'objet – bien plus, en réalité, que j'eus jamais dépensé pour un agenda, ou pour un livre, ou même pour une collection complète de films. Mais l'Europe n'était pas encore passée à l'euro, et je n'avais pas calculé à combien de dollars cela me revenait. Une simple boisson fraîche valait déjà près de quatre mille lires, alors, quelques zéros de plus ou de moins, je ne regardais pas.

La nouvelle année ne devait commencer que deux mois plus tard. Lorsque je fus rentré à la maison, j'enfermai l'agenda dans un tiroir de mon bureau, sans plus y penser. Je faillis même en acheter un autre, vers le début du mois de décembre; puis je songeai à mon acquisition, et je me rappelai le merveilleux voyage.

L'an nouveau approchait et j'inscrivis mon horaire et mes réunions sur les pages de l'agenda. Je décidai que, puisque j'avais deux pages pour chaque jour, j'utiliserais celle de droite pour les événements de la journée, et celle de gauche pour mes idées personnelles ou les détails, une liste d'ingrédients à acheter ce jour-là, une recherche à faire sur Internet, ce genre de choses.

La librairie était fermée le premier janvier, qui tombait un dimanche cette année-là. Je passai la journée à me reposer à la maison et à faire un peu de rangement. Je n'avais pas vraiment fêté la veille, préférant terminer mon congé en douceur et être en forme pour la reprise. Je n'avais même pas regardé les festivités à la télévision: au lieu de cela, je m'étais immergé dans un long film, puis j'étais allé dormir.

Le lendemain, en me rendant au travail, je fus surpris de constater que plusieurs vitrines de magasins étaient éteintes.
J'ouvris la porte de la librairie, allumai les lumières et me préparai à accueillir les premiers clients de l'année. Mes deux libraires étaient en retard. Contrarié, j'attendis quelques minutes, puis j'appelai. Une voix ensommeillée décrocha le téléphone.

Allô?
- Jean-Yves? C'est Alexandre, ton patron. Tu travailles, aujourd'hui!
- Quoi? Mais enfin, Alexandre, on est le premier janvier! C'est congé, tout de même!
- C'était hier, le premier janvier, Jean-Yves. Aujourd'hui, on est le deux janvier.
- Écoute, Alexandre, je ne sais pas ce qui t'arrive, mais moi, je ne viens pas travailler aujourd'hui. Je me suis couché il y a deux heures, après avoir fêté en même temps que la moitié de la planète, car on était hier le trente et un décembre. Allume la radio! Adresse-toi à un garde! Appelle les autres boutiques, si tu ne me crois pas! Et sur ce, je te souhaite une bonne année et je te dis: à demain.

Et mon employé raccrocha.
Le doute s'insinua dans mon esprit. Plutôt que de réveiller mon autre collaborateur, j'appelai le service de sécurité du centre d'achat. Au bout d'un nombre incalculable de sonneries, une voix grave me répondit, et me confirma que nous étions le premier janvier.
Ça m'apprendrait à jouer les ermites en fin d'année! J'avais perdu le fil de mes jours de congé, et j'avais célébré la nouvelle année un jour trop tôt.
Je fermai la boutique et décidai de m'offrir un bon café pour me consoler. Mais, bien entendu, je ne trouvai rien d'ouvert sur le chemin, et je finis par rentrer directement à la maison. Après une journée de lecture, de nettoyage et de recherches internet relatives à différents points d'intérêts, je me couchai tôt.
Le lendemain matin, je répétai les gestes de la veille, et trouvai mes deux employés fidèles au poste. On rirait bien, et après tout, je devais bien ça à Jean-Yves pour l'avoir réveillé ainsi que son épouse.
Ce fut une journée calme et sans ambages. Nous eûmes surtout la visite de personnes retraitées, car le lundi était le jour où nous offrions un rabais aux clients de plus de soixante-cinq ans.

Je n'avais jamais été susceptible et je n'en voulus pas à Jean-Yves de relater une fois encore mon appel du premier janvier à son collègue, le lendemain matin. Apparemment, je n'étais pas le seul à être mêlé, car plusieurs personnes âgées me demandèrent leur rabais, et je dus leur rappeler qu'on n'était pas lundi, mais mardi. Il y en eut même une qui se fâcha, et je lui accordai la réduction, pensant que la personne n'avait plus toute sa tête. Ce serait comme une petite bonne action de nouvelle année. Je notai intérieurement qu'il faudrait trouver une parade pour ce genre de circonstances, rare, il faut l'admettre.
Je quittai la caisse lorsque mon collègue eut terminé son repas de midi, mais revins sur mes pas en l'entendant accorder le fameux rabais. J'intervins, soucieux de faire les choses le plus justement possible.

- Hé là, François! On est mardi, aujourd'hui.

Celui-ci me regarda avec des yeux ronds. Il termina la transaction, accorda le rabais, et me dit, l'air fâché, que nous étions lundi. Alors, je ris. Après tout, une bonne farce valait bien quelques dollars de moins dans la caisse.
Je ne ris plus du tout lorsque plusieurs personnes me confirmèrent que nous étions lundi deux janvier.
Étais-je surmené? La panique s'insinua en moi. Je décidai que j'y penserais au soir, et je continuai ma journée de travail. En rentrant, je bus quelques verres, et m'endormis sur le divan. Que pouvais-je faire d'autre? Je ne pouvais qu'espérer que cela n'arriverait plus. L'autre option était que je devenais psychosé, que j'hallucinais des événements jusque dans leurs moindres détails.

Le lendemain était mardi trois janvier, et nous fûmes tous d'accord à ce sujet. Ouf. J'étais tellement soulagé que j'offris des chocolats à l'équipe.

Le mercredi quatre janvier, c'était Sarah qui travaillait au matin, car Jean-Yves avait congé tous les mercredis et jeudis.
Lorsque Jean-Yves arriva au moment de l'ouverture, je ne paniquai pas. Sans doute, Sarah avait prolongé ses vacances de fin d'année, et mes employés, autonomes et organisés, s'étaient arrangés entre eux. J'en fis tout de même la remarque à mon libraire. 

- Tu sais que je vous fais confiance, Jean-Yves, mais tout de même, j'aimerais être averti lorsque vous faites des changements entre vous.

Je compris alors que quelque chose n'allait vraiment, vraiment pas. Avec un petit air condescendant que je trouvai particulièrement déplaisant, mon collègue m'affirma que nous n'étions pas mercredi quatre, mais mardi trois.
Visiblement, il n'y aurait pas beaucoup de monde; de plus, si la journée de mardi devait se répéter, je pouvais témoigner du faible achalandage plutôt que le supposer. Je souris à mon employé et dis: 

- C'est une farce. En fait, je voulais dérider l'atmosphère, mais je crois que j'ai mal digéré hier et je ferais n'importe quoi pour ne pas y penser. Je vais rentrer à la maison. Allez-vous être correct?
- Mais oui, dit Jean-Yves, un sourire compatissant au visage.

Sans doute, la journée serait plus tranquille sans le patron, les employés pourraient bavarder un peu plus, et ça me convenait très bien comme ça.

- Surtout, appelle-moi s'il y a quoi que ce soit. Je viendrai.
- D'accord, Richard, sois tranquille. Ça devrait très bien se passer.

Sans attendre mon reste, je décrochai mon manteau et pris une longue marche pour rentrer. Je songeai que j'allais devoir prendre rendez-vous avec un psychiatre. Ou avec un neurologue.
Une fois rendu à la maison, je me déshabillai et me fis une tasse de thé. Ensuite je me mis en quête d'un thérapeute. J'essaierais d'avoir rendez-vous aujourd'hui, et je demanderais s'il avait déjà vu ça. Peut-être me suggèrerait-il de passer un scanner à l'hôpital.
La voix que j'entendis au bout du fil était agréable, posée et rassurante. J'avais finalement choisi une femme, pensant, peut-être avec sexisme, qu'elle serait plus encline qu'un homme à envisager diverses hypothèses alternatives à la folie.
Après que nous eûmes pris rendez-vous pour le jour même à quinze heures trente, je reportai son adresse sur la page de gauche de mon agenda, à la date du trois janvier.

Et c'est alors que cela me frappa.

Un jour par jour.
L'homme aux cheveux de jais, dans la papeterie italienne. Il ne s'était pas trompé de mot. Deux jours par jour. Je songeai au prix astronomique que j'avais payé pour l'agenda. Je ne me présenterais pas au rendez-vous.

J'appris rapidement que seule la deuxième journée comptait, et que la première était comme une espèce de brouillon. Le premier deux janvier, j'étais allé travailler, mais on était encore le premier janvier. Le premier premier janvier n'avait pas compté. Je pouvais faire n'importe quoi un jour sur deux, sans conséquence, à condition de tenir correctement le compte des premiers et des deuxièmes jours.
Évidemment, j'achetai un billet à la loterie. Après avoir gagné au second essai, je demandai un congé sans solde aux propriétaires de la librairie. C'est-à-dire que je le sollicitai au premier neuf janvier, et je perfectionnai ma technique au deuxième neuf janvier.
Je pris l'avion pour l'Italie et retournai dans la petite ville de Cosenza, en Calabre. Je passai devant la cathédrale et le Corso, me remémorant mon itinéraire, ce jour où j'avais rendez-vous avec Carella. Mais j'eus beau interroger les gens et chercher plusieurs jours durant, je ne retrouvai jamais la papeterie.

Par contre, ce fut une très bonne année.

vendredi 25 novembre 2011

Sucré

Danilo a le cheveu noir brillant et ondulé. Il a du style, et son quotidien est rythmé par la subtilité, à commencer par le café qu'il boit noir et de la plus pure espèce, dans une tasse de porcelaine. Les jours où Danilo ne travaille pas, il ajoute du sucre et un nuage orageux de crème. Ainsi, il donne des vacances à son corps. Entre autres particularités, Danilo se déplace en taxi, fume le cigare et aime recevoir ses amis autour d'un somptueux souper qu'il a mis des heures à préparer.

Peut-être apprécie-t-il tant d'être chez lui parce qu'il voyage de temps en temps. Le Québec, l'Amérique du sud et l'Europe n'ont pas de secrets pour lui. Même à Montréal, il se déplace; de la bossa nova au klezmer, du single malt écossais aux micro brasseries locales, il goûte la diversité et s'enrichit de plaisirs épanouissants.
À l'étranger, Danilo récupère les sachets de sucre. Il les recueille dans le sac urbain qu'il porte à l'épaule et qui contient ses affaires: portefeuille, lunettes de soleil, appareil-photo, stylo, cartes postales à compléter lors d'une pause en terrasse ou dans la cafétéria d'un musée. Lorsqu'il est de retour chez lui, il sucre son café avec la saveur de son voyage.

Ce samedi, Danilo est en congé. Il s'est levé tôt. Quelle facilité il éprouve à sortir de son lit lorsqu'il a toute une journée de liberté devant lui! Fredonnant, il se rend à la cuisine et met de l'eau à bouillir. Ensuite, il allume la radio et passe à la salle de bains. En quelques instants, il est prêt. De retour à la cuisine, Danilo s'approche du fourneau et éteint la plaque. Il verse l'eau bouillante dans la cafetière. C'est congé, et Danilo se hisse sur la pointe des pieds pour attraper la boîte dans laquelle sont conservés les sachets de sucre. Il est temps de voyager, songe-t-il. En effet, il ne reste plus qu'une demi-douzaine de paquets. Danilo en choisit un russe. Il en avait collecté plusieurs, conscient de leur rareté, et il lui en reste encore trois. Il dépose le sachet à côté de la tasse de porcelaine et laisse les souvenirs affluer.

C'était en juillet, il y a trois ans. Saint-Pétersbourg. Le temps était doux, même s'il n'y avait qu'une quinzaine de degrés. Ces conditions avaient rendu la marche dynamique. Il se rappelle la cathédrale Saint-Basile, véritable palais de contes de fées avec ses coupoles arrondies bleues, roses et jaunes; et les canaux, tels des rues, entre les édifices d'architecture classique.
Danilo verse le café dans la tasse. Il est au Grand Hotel Europe maintenant, assis à une petite table ronde recouverte d'une nappe blanche, sur laquelle est posé son déjeuner. La salle est immense, et son décor somptueux lui insuffle une chaleureuse élégance. D'où il est assis, Danilo peut admirer les vitraux bleutés du plafond ainsi que ceux, plus colorés, qui forment le mur Est. De hautes plantes prennent paresseusement appui le long des murs. Des voûtes délicatement éclairées donnent un aspect théâtral à l'endroit.
Danilo secoue la tête. Non. À y repenser, le sucre de l'hôtel était estampillé au monogramme du palace. Le sachet que Danilo a sélectionné aujourd'hui provient d'un modeste établissement dans lequel il s'était arrêté, un après-midi. Le souvenir est clair à présent. Danilo revoit les murs, dont la moitié du bas était recouverte de boiseries et celle du haut, d'un vert profond, garnie de tableaux. Installé dans un divan d'un velours rouge foncé, Danilo avait pris un café et il avait observé à une table voisine un groupe d'hommes vêtus de costumes et qui partageaient une discussion animée.
Un serveur en chemise blanche avait apporté à Danilo un plateau d'argent sur lequel étaient disposés une cafetière, une tasse, un pot de crème et une coupelle remplie de sachets de sucre.
Ce qui était curieux et dont Danilo se souvient parfaitement en cet instant, c'est qu'il y avait eu une exclamation à la table des hommes d'affaire, après quoi le serveur avait surgi précipitamment pour échanger la coupelle de Danilo contre celle de ses voisins. Le voyageur avait pensé qu'il y avait peut-être deux qualités de sucre différentes et que, ne connaissant pas l'alphabet cyrillique, lui-même n'avait rien remarqué. Il pourrait comparer une fois revenu à sa chambre, car il avait eu le temps de subtiliser un premier sachet. C'était comme un jeu, pour lui, saisir sans être vu; il éprouvait un délicieux frisson qui augmentait la valeur des pochettes de papier qu'il collectionnait. De retour à sa chambre, Danilo avait eu beau regarder les enveloppes avec attention, se servant de la loupe ultra-plate qu'il tenait dans son agenda, il n'avait constaté aucune différence. Il avait haussé les épaules et préparé le programme de la soirée.
Et voilà que ce matin, au moment où Danilo déchire le papier rose imprimé de caractères cyrilliques, au-dessus de la tasse de café fumant, le téléphone sonne.
Il est tôt, pourtant. Danilo décroche. Il verse le contenu du sachet dans la tasse, ne prenant pour une fois pas la peine de regarder. Les cristaux brillent de mille feux. Ils disparaissent dans le breuvage opaque. Au téléphone, c'est Marie. En dernière minute, une employée ne se présente pas aujourd'hui. Danilo peut-il travailler? Quand peut-il être sur place? N'écoutant que son professionalisme, songeant qu'il aura congé demain, il accepte et raccroche. Il doit se dépêcher. Il s'empare de la tasse et la vide dans sa gorge d'un seul coup. Ouch! On dirait du sable, pense Danilo. Il lui faut une fraction de seconde pour décider d'avaler tout de même. Il veut partir tout de suite, mais il a envie d'avoir un café dans le ventre. Ce n'est pas un sucre durci qui va l'arrêter.

Quelques heures plus tard, au terme d'un parcours stupéfiant, une dizaine de diamants minuscules aboutissent dans les égouts, dissimulés pour toujours dans la fange immobile au-dessus de laquelle s'écoule le flot journalier des immondices de la ville.

vendredi 18 novembre 2011

Le Visiteur de Noël


C'est l'hiver, et la ville est parée de lumières chatoyantes. Des guirlandes surplombent les rues et leur donnent un aspect féérique. Les vitrines des magasins sont autant de décors enneigés et, dans les foyers, il y a d'immenses sapins décorés de boules multicolores. C'est le temps des fenêtres.

Ce soir précisément, c'est la veille de Noël. Dans une maison urbaine à deux étages située à Temple Street, dans l'agréable quartier de Beacon Hill à Boston, deux enfants sont temporairement congédiés dans leur chambre. Chaque année, c'est la même consigne, et elle est extrêmement stricte: si Arthur et Sophie descendent avant qu'on les appelle, ils ne reçoivent pas leurs cadeaux.
Les rideaux de la chambre n'ont pas encore été tirés et si l'on regarde depuis l'étroite rue pavée, on peut observer, grâce à la lumière qui vient de l'intérieur, des rennes et des flocons de neige collés sur les vitres.
Les deux enfants inventent des divertissements, assis par terre dans leurs vêtements d'apparat. Le grand frère met en scène la vie quotidienne, interprétée par des petits singes de peluche. Ces derniers conversent avec animation, mangent un repas imaginaire ou se voient attribuer une fessée. Un peu plus tard, le frère et la sœur embarquent pour une autre planète, agitant les vaisseaux spatiaux qu'ils ont fabriqués et les posant avec délicatesse, au hasard d'un cratère artificiel ou d'une base surchargée.

Pendant ce temps, les deux parents et les quatre grands-parents s'affairent en bas et l'on entend un peu de vacarme. Les portes s'ouvrent et se referment; le four sonne; on agence les chaises et les assiettes s'entrechoquent de manière appétissante sur la table.

Au milieu des bruyants préparatifs, un tintement attire soudain l'attention des deux enfants. Prêtant l'oreille, ils attendent sans bouger. Leur patience est bientôt récompensée par un autre joyeux carillon. Le frère et la sœur se regardent, intrigués. Une sorte d'intuition venue du fond des âges a mis leurs sens en éveil.
Sur la pointe des pieds, Arthur et Sophie se dirigent vers la porte de la chambre et l'ouvrent sans faire de bruit. Ensuite, le plus silencieusement possible, ils descendent quelques marches d'escalier, juste ce qu'il faut pour apercevoir une bande réduite de salon, découpée par la porte ornementée de houx, qui est entrouverte. Voici l'étrange tableau qu'ils contemplent, le cœur battant.
Parmi les membres de la famille rassemblés autour du foyer, il y a un homme corpulent qui peut avoir soixante-dix ans. Il est entièrement vêtu de rouge et porte une longue barbe, blanche et abondante. Il est en train de vider une hotte d'osier et dépose des boîtes de jeux et de jouets, des animaux en peluche et des livres sur la table basse. La hotte est garnie de grelots.
Comme au sein d'une petite usine familiale, les objets passent de mains en mains. On leur applique tout d'abord une étiquette autocollante, puis ils sont enveloppés dans des papiers de couleurs.
Bientôt, le gros homme retourne son haut panier sur la table; celui-ci est entièrement vide. Il prend congé. L'assemblée se dirige vers la porte; Arthur et Sophie ont juste le temps de monter quelques marches, afin de ne pas être surpris. Dissimulés dans l'obscurité, les enfants écoutent avec attention.

- Merci encore de vous être déplacé si vite, dit le grand-père.
- C'est avec plaisir, répond le visiteur revêtant un bonnet rouge à pompon blanc.
- Bon retour cher Père, portez-vous bien et bon courage pour cette nuit! Êtes-vous garé loin?
- Oh, dit le gros homme, en début de soirée je prends un taxi, c'est plus discret. Bon Noël à vous!

Les adultes ensuite regagnent le salon et mettent la touche finale; bientôt, ils appellent les enfants, qui descendent enfin.
Le tableau qui s'offre à leur regard est fabuleux. À côté du sapin magnifiquement décoré, il y a une multitude de boîtes enveloppées dans des papiers travaillés, avec des rubans assortis. Sur la table, des plats fumants et odorants ont été déposés et attendent qu'on leur fasse honneur. Des mandarines recouvrent la cheminée dans laquelle crépite un feu, et un jazz entraînant complète l'atmosphère festive.

Bien rangé au fond d'une armoire, en-dessous des papiers de soie, du papier-bulle et des ficelles, il y a le rouleau d'étiquettes autocollantes. Made in china.

lundi 14 novembre 2011

Le Dernier tour de piste


Depuis l'adolescence, Marc-Olivier se passionnait pour l'exploration d'édifices abandonnés. De maisons décrépites en usines désaffectées, le jeune homme inspectait des quartiers au complet. Il déclarait avoir visité tout ce qui était disponible à une centaine de kilomètres à la ronde. En réalité, son territoire s'étendait plus loin encore, car Marco avait été jusque dans le nord du pays pour un jour visiter un sanatorium désaffecté.

Un dimanche d'été, le jeune homme était allé voir son ami Martin, et il avait fait la connaissance du grand-papa de ce dernier. Ils avaient bavardé un moment tous les trois, dans le salon ombragé. Les fenêtres et les rideaux étaient fermés afin de maintenir une température plus fraîche qu'à l'extérieur. Sur un coin de la table, on avait déposé le courrier du matin; au sommet de la pile, une affichette multicolore annonçait la venue d'un cirque.
C'est cela qui avait déclenché la conversation.

- De mon temps, avait dit le grand-père de sa voix éraillée, les cirques, ça avait pas rapport avec tout c'qu'on voit aujourd'hui!

Parce qu'il n'avait plus de grands-parents et parce qu'il pensait qu'il y avait toujours de quoi à apprendre de la bouche d'un aîné, Marc-Olivier enchaîna.

- C'est vrai? dit-il. Comment ça exactement?
- Et bien, et bien. Y'avait pas tout ce bruit, les centaines de lumières, ou tellement de choses qui s'passent en même temps qu'on sait plus dans quelle direction qu'y faut qu'on r'garde.
- Ah bon, dit Martin. Et qu'est-ce qu'il y avait alors?

La main du vieil homme tremblait et il faillit renverser un peu de café sur ses genoux. Marco attrapa la tasse à temps pendant que le grand-père s'exprimait avec conviction.

- Et bien, d'abord, les gens du cirque, y's déplaçaient pas dans des autobus modernes comme aujourd'hui. C'était pauvre, c'monde-là, ça vivait simplement. C'était des grandes familles. 
- Je comprends, dit Martin.
- Ensuite, les numéros, y'avait pas besoin de tous ces artifices pour les mettre au point. Allez pas croire pour autant qu'c'était moins impressionnant. Je m'souviens d'avoir vu la femme poilue, c'était quequ'chose. Elle était sur la scène, pis y'avait un vrombissement, et les poils lui poussaient d'partout à la fois. À la fin, elle avait même plus l'air humaine.

Marc-Olivier avait entendu parler de ce numéro, qu'il trouvait un peu sordide.

- Y'avait les animaux, on pouvait les flatter avant les spectacles. Ils attendaient dans leur cage, encore plus proche qu'au zoo, et il y avait une de ces odeurs...
- J'imagine! dit Martin.
- On n'a plus droit maintenant à les mettre dans des cages de même. Ils ont fait des lois, alors qu'y a des familles qui vivent à plusieurs dans la même surface, qu'ça s'appelle pas des cages, mais ça en a tout l'air.

Marc-Olivier demanda:

- Quel était votre tour préféré?
- Ben moi, j'aimais bien les trapèzes. Y'avait un p'tit orchestre qui jouait d'la musique, et une belle femme montait sur une balançoire et faisait toutes sortes d'acrobaties, qu'parfois j'osais même pas r'garder. C'était impressionnant, pis c'était beau.
- J'aurais bien aimé voir ça, dit Marc-Olivier.

À ce moment-là, le vieil homme fronça les sourcils. Quelque chose lui revenait.

- Y'avait un cirque à mon époque, il était basé pas loin d'où on habitait. Y portait un nom bizarre. On allait souvent, y changeaient le programme à tous les mois.

Le vieil homme plissa le front en se concentrant.

- Ça sonnait comme Madère, Médère... Le cirque du Madra, c'est ça. Ils étaient sur une plaine, c'était à quelques kilomètres de Chinak, dans le nord-ouest. Y ont fermé. Les gens, y partaient vivre dans les grandes villes, pis les autres y restaient chez eux le soir, à écouter la télé plutôt qu'd'aller au spectacle. À ce que j'sache, le cirque est encore sur place, mais ça fait un bon bout qu'y a pu personne.

Marco pouvait à peine y croire. Il évalua que la bourgade de Chinak se trouvait à six cents kilomètres, six cents cinquante peut-être. Le jeune homme pourrait louer une voiture un samedi et dormir sur place. Tremblant d'excitation, il recueillit des détails auprès du vieux monsieur.

Ce fut une longue semaine pour Marc-Olivier, qui était impatient de visiter les décombres du Madra. Lorsque samedi arriva enfin, il était prêt. Il avait imprimé un itinéraire et préparé un grand sac qui contenait du matériel de camping, un appareil photo et une lampe de poche puissante. Le jeune homme avait réservé une voiture au sein d'une association communautaire. En se mettant en route, Marco pensa: à moi l'aventure. La visite de bureaux abandonnés ou d'une fabrique était intéressante, mais rien ne valait un lieu où des gens avaient vécu.

Marc-Olivier roula pendant plusieurs heures. Conduire ajoutait au plaisir du jeune homme. Il avait enclenché le système d'air climatisé de la voiture; la température extérieure avoisinait les trente degrés. Il écoutait ses groupes préférés, Dimmu Borgir, le Schmaltz Orchestra, Moby. Il aimait varier les atmosphères. Lorsqu'il eut écouté chacun des disques qu'il avait apportés, il mit la radio et écouta le bulletin d'informations. La guerre rageait aux quatre coins du monde; une société faisait faillite, créant des centaines de chômeurs; la petite fille disparue depuis une dizaine de jours n'avait toujours pas été retrouvée. Marco éteignit la radio avant d'entendre les résultats sportifs.
Il s'arrêta pour prendre un café et manger un hamburger, choisissant un restaurant familial plutôt qu'une chaîne. Pour une différence de prix minime, il bénéficiait d'une ambiance chaleureuse, et la nourriture était infiniment meilleure.

Le jeune homme avait repris la route depuis un moment et commençait à approcher du but, lorsqu'il avisa des panneaux de bois peint à moitié brisés, qui annonçaient le Madra.
Marc-Olivier ralentit, afin de savourer le moment. Il dégaina son appareil et photographia la pancarte. Le bois craquelé et la peinture délavée témoignaient de la décrépitude ambiante. Un dessin à-demi effacé figurait un chapiteau jaune entouré d'une guirlande à pompons rouges.

Marco s'engagea sur un chemin de terre qui menait au milieu de la vaste plaine, là où se trouvait le cirque. Il y avait une dizaine de roulottes en mauvais état, des chapiteaux de différentes tailles et couleurs, ainsi que quelques camionnettes, dont certaines étaient munies de grilles; sans doute les cages à animaux.
Le lotissement délabré dégageait une atmosphère de morosité. Malgré la chaleur, Marco frissonna.

Le jeune homme se gara à proximité du site et ne prit pas la peine de fermer à clé. Seul le silence l'accompagnait; le silence, et la chaleur humide qui s'infiltrait en lui, maintenant qu'il avait quitté l'environnement climatisé de l'habitacle.
Machinalement, Marc-Olivier tâta le téléphone cellulaire dans sa poche. Il le sortit et vérifia qu'il y avait suffisamment de réseau pour passer un appel. Ensuite il s'approcha d'une roulotte peinte en rouge, à proximité de la voiture. Il posa la main sur la poignée de la porte. Ce n'était pas barré. Les gonds grincèrent, et Marco pénétra dans le véhicule. Son cœur battait à toute allure.
De la lumière passait au travers des rideaux entrouverts. L'unique pièce était aménagée avec goût. Des tapis recouvraient le sol de la roulotte, et sous les fenêtres, des tissus avaient été posés sur des matelas, les transformant en divans. Une table basse, ronde, permettait de prendre les repas en s'asseyant au sol. Contre le pan de mur droit, il y avait un amoncellement de boîtes de conserve, de condiments et de vaisselle, ainsi qu'un four surmonté d'un réchaud. D'autres objets oubliés ça et là révélaient des informations sur la composition du foyer: un petit camion jaune, des cintres accrochés au mur – sans doute le garde-robe -, une minuscule couverture imprimée d'animaux sauvages.
Qu'était devenue cette famille?

Marco sortit de la roulotte et continua sa progression à travers les décombres du lotissement. Des structures de bois formaient des cercles, surmontées de chapiteaux à moité déchirés. Il entra dans quelques-unes d'entre elles, trouvant des bancs renversés et des coulisses dissimulées derrière de sombres rideaux. Il observa son reflet dans des miroirs abîmés. Des objets avaient été rassemblés dans des coins ça et là, des bicyclettes insolites, un sabre que le jeune homme emporterait à Montréal, un enchevêtrement d'échelles, de chaises et de trapèzes brisés.

Plus loin, une inscription sur une caravane annonçait Madame Sérilla, diseuse de bonne aventure. Dans le véhicule, tout ce que vit Marc-Olivier était conforme à ses attentes: les murs tendus de velours mauve, noir et bleu foncé, la boule de cristal posée sur la table, au milieu de cartes de tarot. S'il n'y avait pas eu cette odeur de poussière et de renfermé, on aurait pu croire que les lieux étaients encore fréquentés.
Mais au milieu de la poussière, une senteur organique commençait à se dégager, comme un écho lointain troublant le profond silence. Marco pensa: un chien est mort. Il imagina l'animal, coincé dans une cage, ou tombé sous un gradin, peut-être.
Le jeune homme sortit de la roulotte. Mû par une sorte d'intuition, il ressentait le besoin d'identifier la source de cette mauvaise odeur. Alors qu'il serpentait entre les éléments abandonnés, un sentiment de solitude l'assaillit soudain. Il ne ressentait pas de peur; plutôt une impression étrange de malaise, à mesure que l'odeur se faisait plus précise. Marc-Olivier envisagea d'utiliser son téléphone.
Mais, n'était-ce pas précisément pour cette raison qu'il était venu jusqu'ici: pour vivre une véritable aventure? La main de Marc-Olivier lâcha le téléphone dans sa poche. Oui, c'était ça qu'il était venu chercher, à des centaines de kilomètres de sa résidence, seul au milieu des décombres.

Le jeune homme se dirigeait désormais en fonction de son odorat, fermant les yeux à demi. Peu à peu, l'odeur pénétra à l'intérieur de ses narines et envahit jusqu'à son cerveau; c'est du moins ce qu'il lui sembla. Contournant une construction particulièrement décrépite, il avisa un petit chapiteau rayé bleu et blanc. De la main, il écarta un pan de la bâche et entra.
L'odeur décuplée assaillit le jeune homme avec force. Il se couvrit le nez du revers de la main et écarquilla les yeux. Un macabre tableau prenait forme dans la pénombre. À l'intérieur de la tente, il y avait une scène sablonneuse entourée de gradins étroits. Une corde était accrochée au sommet du chapiteau et enserrait un petit corps sans vie revêtu d'une robe rouge. Les membres du cadavre avaient gonflé et noirci. On aurait dit une affreuse poupée qui pendait dans le vide. La tête, penchée sur le côté, lui donnait un air las.
Marc-Olivier songea à l'enfant disparue. Il s'empara du téléphone cellulaire et composa le numéro de la police. Ensuite, il s'assit sur un gradin, et il ne bougea plus.

vendredi 28 octobre 2011

Martha était garde, dans un parc. Elle aimait arpenter les allées, ramasser les objets oubliés, saluer les promeneurs. Elle appréciait aussi de porter l'uniforme. Il lui donnait l'impression de faire partie d'une communauté.

En hiver, elle réduisait ses heures, de façon à être de retour chez elle avant le coucher du soleil. La jeune femme vivait au sein d'un agréable appartement, très lumineux au dernier étage d'un immeuble. Le soir, elle tirait rideaux et tentures et allumait les ampoules de luminothérapie, ce qui lui permettait de rester éveillée quelques heures dans de bonnes conditions.

Si elle devait ressortir, elle enfilait la cagoule qu'elle avait confectionnée. La lampe fixée sur le haut de la tuque diffusait de la lumière sur son visage, et la jeune femme regardait le sol afin de ne pas attirer l'attention. Elle vérifiait régulièrement que son sac contenait des batteries de rechange.





Martha, l'anti-vampire





De toutes façons, elle avait peu d'activités extérieures. Il lui était physiologiquement impossible de voir un film dans une salle de cinéma, et son régime strictement végétarien était peu compatible avec ceux de certaines de ses connaissances qui ne juraient que par la viande. Sans qu'elle pût y changer quoi que ce fût, la simple vue des morceaux rougeoyants sur les assiettes de ses compagnons lui retournait le cœur.

La vie de Martha était calme et régulière. C'est sans doute cela qui attira l'attention d'Hector, le commis de l'épicerie. Hector se couchait tôt, ne buvait pas, détestait aller au restaurant et n'appréciait rien tant qu'une promenade en forêt. Il constata que Martha venait toujours seule au magasin, et jamais passé dix-huit ou dix-neuf heures.
Tous deux se mirent à se parler, se découvrirent des points communs.
Hector invita Martha.

- Je vous vois ici, mais j'ignore tout de vous en-dehors de ces murs, avait-il déclaré.

- Il n'y a pas grand-chose à dire, vraiment.

Elle avait l'air gênée.

- De moi non plus, vous savez, il n'y a pas grand-chose à dire.

Cette réponse l'avait emporté: Martha avait accepté.

Leur unique sortie eut lieu un dimanche. Les deux jeunes gens devaient se rendre à la fête foraine qui se tenait depuis quelques semaines dans l'est de la ville. Ce jour-là, il faisait lumineux et l'air était doux. Hector avait retrouvé Martha au bas de son immeuble, puis ils avaient pris le métro ensemble.
À la foire, les interruptions sonores et visuelles avaient créé un terrain favorable à leur timide conversation.

Ils déambulaient ainsi depuis près d'une heure lorsqu'ils parvinrent devant la Galerie des Glaces. L'attraction, quelque peu désuète, était composée d'une succession de miroirs qui déformaient le reflet, créant l'illusion d'être immense, minuscule ou de travers, tout cela de mille façons différentes.

Tout à sa joie, Hector n'avait pas remarqué l'expression du visage de sa compagne. Il lui prit la main et acheta deux billets avant que la jeune femme puisse se ressaisir.

Puis, il se tourna vers elle et dit:

- On y va?

- Non!

La gêne avait coloré les joues de Martha. Elle tenta de les cacher dans ses mains.

- Mais c'est amusant! On va rire! Tu ne connais pas ça?

- Non... je ne veux pas y aller.

- Pourquoi?

- Je... je ne peux pas te le dire.

Pourquoi Hector choisit-il d'insister plutôt que de donner les billets aux premiers passants venus et d'aller prendre une tasse de café? De son côté, Martha, de guerre lasse se dit que l'hiver approchait. Elle songea aux courtes journées de travail, aux soirées à la maison, à sa maigre vie sociale. Elle pensa: pourquoi résister.

Ils franchirent la porte bariolée et entrèrent dans la galerie. Les murs du passage étaient entièrement recouverts par des miroirs encadrés dans du bois doré. Enthousiaste, Hector devança Martha et se tint devant la première vitre. Il s'esclaffa, amusé par son reflet en accordéon. Constatant que la jeune femme était restée sur le côté, Hector l'attira devant le miroir. Il rit devant leur reflet tire-bouchonné par la surface réfléchissante.

Le reflet de Martha ne riait pas.
Étonné, Hector tourna la tête. Sa compagne n'était plus à ses côtés. Alors, le jeune homme regarda à nouveau le miroir et vit son amie dans la grande glace, qui le regardait tristement. Il l'observa qui tournait les talons et s'éloignait au fond du miroir, rétrécissant de plus en plus. Bientôt, elle disparut.

dimanche 23 octobre 2011

Collection Privée


Presque toute la vie de René peut être résumée à l'intérieur du mot musée.
Il commença comme surveillant à l'âge de dix-huit ans, alors qu'il sortait de l'école. Il vivait alors dans une ville de province, et avait répondu à une annonce parue dans le journal local. Cinq jours par semaine, sept heures durant, il arpentait les couloirs du musée de l'orfèvrerie, s'asseyant parfois un bref moment sur l'une des chaises de coin disposées à cet effet par le curateur.
Il observait les rares visiteurs et ne manquait jamais de les saluer d'un bref signe de tête.
Quand c'était calme, c'est-à-dire du mercredi au vendredi, la plupart du temps, il allait dire un petit bonjour au magasin d'art qui jouxtait l'entrée, ou il bavardait avec la personne responsable de la billetterie et du vestiaire.

Lorsque René quitta l'équipe du musée de l'orfèvrerie, il faisait pour ainsi dire partie des lieux. Dix années s'étaient écoulées.

Il avait trouvé un autre poste de surveillant au musée des Beaux-Arts de la ville à côté, qui était plus vaste, et plus prisée du tourisme international. Son expérience remplaçait en durée ce qu'elle manquait en prestige, et René fut embauché pour sa constance ainsi que sa courtoisie.

Quelle chance pour le jeune homme, qui venait de passer de si nombreuses années au milieu d'objets protégés par des vitrines, coupes, couronnes et instruments, de pouvoir travailler désormais entouré de peintures, qui, à la comparaison, lui paraissaient vivantes.
Les scènes représentées lui semblaient raconter des histoires toujours différentes, et René, qui avait développé son imagination déjà puissante lors de son précédent emploi, trouvait des sujets de divagation tous plus stimulants les uns que les autres.
Ainsi, sur la toile du mur est de la salle 2B, les trois personnages assis à côté de la rivière attendaient la suite du convoi; un autre jour, ils décidaient lequel d'entre eux ne remonterait pas à bord du canoë à moitié accoté sur la rive; ou bien ils cherchaient le moyen d'aborder les personnages que l'on distinguait en arrière d'eux.
Certaines fois, le surveillant s'amusait à attribuer prénoms et patronymes aux dizaines de personnages qui s'affairaient sur la place d'un village, et il leur inventait une vie. Pendant les périodes creuses, il allait jusqu'à composer des épisodes, et mettait au point, jour après jour, les aventures de ses héros. Là, ils transportaient les feuilles glanées dans le jardin la veille. Ici, ils dégustaient le repas préparé dans la maisonnette du fond.

Peut-être René y prenait-il tant plaisir parce que sa propre vie était austère. Il se levait le matin, dégustait une tasse de café en écoutant de la musique à la radio, et mangeait son déjeuner. Ensuite, il partait travailler. En rentrant de sa journée de travail, il faisait quelques courses, puis il regagnait son appartement et lisait le journal. Il choisissait un programme à la télévision, et soupait pendant que des vies inventées par d'autres se déroulaient sous son regard. Il trouvait cela inspirant, cela l'aidait dans son propre travail de création.
Pendant ses deux jours de congé hebdomadaires, René se promenait à travers les rues et les avenues de la ville. Parfois, il allait visiter d'autres musées, curieux de comparer les œuvres, les employés, et les visiteurs.

De temps en temps, quand il rentrait dans son minuscule appartement, le soir, René se sentait seul. Il faut dire qu'il avait peu d'amis. Les années passaient, et la situation ne s'améliorait pas. Habitué à ne pas parler beaucoup en journée, il était si loquace le soir qu'il finissait invariablement par ennuyer ses connaissances. De plus, son univers se limitait presqu'exclusivement à son travail, et il avait de la difficulté à aborder d'autres sujets de conversation.
C'est le sentiment de solitude qui lui donna l'idée.

Pourquoi ne pas reproduire les peintures, et les vendre dans le magasin attenant au musée? Certes, on pouvait déjà s'y procurer des cartes postales et des affiches qui représentaient les toiles les plus célèbres. Mais ces supports ne rendaient ni la chaleur, ni la subtilité des tableaux; ils ne constituaient pas d'aussi bons compagnons.
Le surveillant passionné en fit la suggestion au directeur, qui se montra réceptif. Après tout, c'était la basse saison, et si l'on pouvait augmenter un peu le revenu, cela serait bien vu par ceux qui distribuaient les subventions.
Le directeur du musée sélectionna trois tableaux parmi les plus renommés de son établissement; un Monet, un Botticelli et un Brueghel l'Ancien. Il existait de nombreuses maisons dont la spécialité était de reproduire les tableaux. Il en choisit une et commanda les reproductions.

Le succès ne fut pas celui que l'on attendait. Les toiles, exécutées avec soin dans un atelier en Chine, étaient somptueuses, véritablement magnifiques. Elles avaient été peintes à la main, et l'encadrement allait jusqu'à imiter celui des toiles authentiques.
Mais le musée était trop modeste, ainsi que la ville qui l'accueillait, pour attirer une clientèle désireuse de débourser les sommes nécessaires pour de si bonnes reproductions. Les gens continuaient d'acheter les affiches et les cartes postales. René était déçu.

Les années passèrent, et bientôt les décennies. René demanda à être muté au magasin. Ses jambes ne lui permettaient plus de se tenir debout aussi longtemps qu'avant, et il avait fait ses preuves dans le bâtiment, remplaçant parfois le commis, le veilleur de nuit ou l'employée du vestiaire, lorsque ces derniers s'absentaient à la dernière minute, prenant l'équipe au dépourvu.
Il fut soulagé de ces nouvelles conditions de travail. Il rangeait les menus objets en vente dans la boutique. Installé dans un fauteuil confortable, il étiquetait, puis feuilletait les catalogues d'expositions. Les trois copies étaient accrochées sur le mur qui lui faisait face, et il avait tout loisir de les contempler.
Lorsque René eut atteint l'âge de la retraite, le directeur du musée lui offrit les reproductions en guise de cadeau d'adieu. Ému, René les accepta. Il avait hâte de les ramener chez lui, une fois son préavis terminé. Il insista pour occuper une dernière fois chacune des fonctions qu'il avait eues, même brièvement, au cours des années écoulées: surveillant, employé de vestiaire, veilleur de nuit.
Une fois retraité, ce fut comme s'il avait conservé une partie du musée entre ses propres murs. Il mit le Botticelli dans sa chambre, le Monet au-dessus du divan, et il garda au Brueghel la place d'honneur, dans l'entrée, parce que c'est dans cette direction qu'il regardait lorsqu'il prenait son repas, ou qu'il levait la tête entre deux pages de livre.
Les peintures étaient si rutilantes qu'elles paraissaient presque plus vraies que celles du musée. Elles transformaient de manière saisissante le modeste appartement. René en concevait beaucoup de bonheur; c'était l'aboutissement de sa carrière.

Solitaire, l'ancien surveillant termina sa vie aussi tranquillement qu'il l'avait vécue et mourut peu de temps après avoir cessé de travailler. Son appartement fut vidé par l'Armée du Salut et les tableaux trouvèrent rapidement acquéreur, car on en demandait très peu.


Quelques semaines plus tard eut lieu, comme chaque année, le grand entretien du musée. Au cours de cette opération, les portes du musée fermaient pendant quelques jours, le temps qu'il fallait à l'équipe de restaurateurs pour décrocher les tableaux et les étudier avec soin, portant attention à la moindre trace d'usure, administrant ici et là d'infimes raccords.
Ils constatèrent qu'il y avait une épouvantable anomalie. Trois toiles portaient des étiquettes à leur endos, qui disaient: made in China.